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jeu 17 mar 2011
Mohammed El-Bisatie, La faim, Éd. Actes Sud (mondes arabes), 2011
Le ventre vide mais le corps souple et l’esprit vif, Zaghloul passe son temps à rendre service aux autres sans rien leur demander en échange.
Il lui arrive de croiser des étudiants dont les discussions le font réfléchir, de provoquer un notable bigot par des questions inconvenantes, de travailler aussi pour un riche obèse, et de calmer sa faim pendant quelques semaines avant que la mort de son bienfaiteur le renvoie à sa condition première. Sa femme, Sakina, n’a pas plus de chance auprès du veuf impotent qui lui a procuré le travail dont elle rêvait mais qui meurt aussitôt.
Et il en est de même pour le fils, Zahir, dont l’ami Mitron est licencié pour lui avoir permis, moyennant le nettoyage du four, d’emporter chez lui des galettes de pain à moitié brûlées. En trois séquences courtes, libres de tout pathos et teintées d’humour noir, Mohammed El-Bisatie restitue la vie quotidienne, dans un village égyptien, d’une famille extrêmement pauvre qui manque de tout : de pain, de savoir, de considération, mais qui n’abdique jamais sa dignité humaine.
Unanimement salué à sa parution, ce roman a été nominé en 2009 pour le Prix international du roman arabe.
Serge Amisi, Souvenez-vous de moi, l’enfant de demain, Éd. Vents d’ailleurs, 2011
Serge Amisi n’a pas dix ans quand il est enlevé par les soldats de Kabila. Conditionné, drogué, n’ayant pour père et mère que la kalachnikov, il sera, comme ses compagnons d’armes, acteur et témoin d’une des plus grandes guerres qu’ait connues l’humanité depuis 1945, celle du Congo.
Mais l’enfant, arme de guerre redoutable quand les adultes ont perdu toute humanité, ne cesse de s’interroger, ne cesse de vouloir retrouver sa place d’enfant, juste sa part d’enfance.
Ce récit de Serge Amisi, au-delà du témoignage d’un enfant-soldat, crée un univers saisissant. Écrit dans une langue musicale, lancinante, d’une extrême sensibilité et d’une grande finesse, il est bouleversant. Impossible de le lire sans trouble, sans remettre profondément en cause nos perceptions, nos rapports avec le monde. Un livre fort, indispensable.
Denis Hirson, Denise Coussy, Joan Metelerkamp, Afrique du sud : Une traversée littéraire, Éd. Philippe Rey, 2011
Le 27 avril 1994, jour des premières élections démocratiques et multiraciales en Afrique du Sud, restera à jamais une date capitale de l’histoire de ce pays, bâillonné pendant des décennies.
Ce livre, construit autour de cette ligne de partage symbolique, invite le lecteur à découvrir la diversité et la créativité d’une littérature qui prend pleinement la place qui lui revient au sein de la littérature mondiale et parvient, à l’image de la « nation arc-en-ciel », à se libérer du passé et à fonder le contemporain. Après un panorama historique portant sur l’ensemble des littératures sud-africaines dans leur pluralité de langues, leur diversité de création et de transmission, viennent deux essais sur le roman (Denise Coussy) et la poésie (Joan Metelerkamp) depuis 1994, chacun complétés d’une anthologie.
L’ensemble donne à lire de nombreux auteurs, afrikaners, noirs, métisses ou anglophones, dont certains restent peu connus, voire inédits en français. Mandla Langa, Sello Duiker, Ivan Vladislavic, Kopano Matlwa, Zakes Mda, J.-M. Coetzee, Antjie Krog, Robert Berold, Seitlhamo Motsapi, Vonani Bila, Isabella Motadinyane, Lesego Rampolokeng, Bernat Kruger, Mxolisi Nyezwa, Don Maclennan, Ingrid de Kok, Karen Press, Jeremy Cronin, Ronelda Kamfer… Une chronologie des principaux faits littéraires et historiques ainsi qu’une bibliographie recensant les titres traduits vers le français figurent en fin de volume.
Mots-clefs : Afrique du sud, Antjie Krog, Bernat Kruger, Denis Hirson, Denise Coussy, Don Maclennan, Egypte, Ingrid de Kok, Isabella Motadinyane, Ivan Vladislavic, J-M Coetzee, Jeremy Cronin, Joan Metelerkamp, Karen Press, Kopano Matlwa, Lesego Rampolokeng, Mandla Langa, Mohammed El-Bisatie, Mxolisi Nyezwa, République Démocratique du Gongo, Robert Berold, Ronelda Kamfer, Seitlhamo Motsapi, Sello Duiker, Serge Amisi, Vonani Bila, Zakes Mda
lun 14 fév 2011
Chris Abani, Comptines pour l’enfant soldat, Éd. Albin Michel, 2011
My Luck., un garçon de quinze ans, a été enrôlé par les siens au cœur de la guerre civile (on ne dit pas laquelle) qui ravage alors le Nigeria.
A la tête d’une unité d’enfants-soldats (leur poids plume doit leur permettre d’éviter de sauter sur les mines qu’ils sont chargés de désamorcer), My Luck est bientôt coupé de ses troupes par une explosion qui lui fait perdre connaissance. Et tandis qu’il se met en quête de ses camarades, il est assailli par les souvenirs de sa vie d’avant-guerre et par les horreurs auxquelles il a participé depuis lors.
Et surtout par cette question : » Si nous, les enfants, sommes les grands innocents comme affirment les adultes, pourquoi prenons-nous tant de plaisir à tuer ? » Passé maître dans l’art de la nouvelle, comme l’a unanimement souligné la presse américaine au moment de la publication de l’œuvre originale, Chris Abani bâtit livre après livre une œuvre originale et forte. Sa prose tout à la fois lyrique et dépouillée, forgée aux rythmes et aux cadences de son pays natal, n’a pas son pareil pour sublimer l’expérience de la souffrance en une méditation profonde sur les paradoxes humains.
Jo Nesbo, Le léopard, Éd. Gallimard (Série noire), 2011
Revoilà Harry Hole : cela fait du bien de le retrouver après une longue absence : presque 3 ans depuis sa dernière enquête : le bonhomme de neige. Sur les plus de 700 pages seulement une petite partie se passe en Afrique (RDC et Rwanda). Mais Jo Nesbo y restitue si bien l’atmosphère qu’opoto ne pouvait ne pas le signaler. Bonne lecture.
Deux femmes sont retrouvées mortes à Oslo, toutes les deux noyées dans leur sang.
La police, en pleine guerre inter-services, se retrouve face à un mystère, puisque les blessures à l’origine des hémorragies fatales semblent avoir été provoquées de l’intérieur. La belle Kaja Solness, de la brigade criminelle, est envoyée à Hong Kong pour retrouver le seul spécialiste norvégien en matière de tueurs en série. Le policier alcoolique s’est caché dans une ville d’un million d’habitants pour fuir les démons assoiffés de sang d’anciennes affaires, les souvenirs amers de la femme qu’il aime ainsi que les membres des triades à qui il doit de l’argent.
Ce flic s’appelle Harry Hole… Pour la huitième affaire de son enquêteur fétiche, Harry Hole le détective au grand coeur et à la gueule cassée, Jo Nesbo nous livre son roman le plus complexe et le plus maîtrisé. Le léopard est une traque sans pitié qui laisse le lecteur pantelant. Nous promenant des pics enneigés de la Norvège aux volcans sulfureux du Congo, rien ne nous est épargné : avalanches mortelles, volcan en éruption, tueur en série à faire frémir, guerre des polices et manipulations en tout genre, sans oublier une histoire d’amour en arrière-plan pour offrir des moments de respiration au cœur de cette tornade d’action aux reflets d’hémoglobine.
Nesbo mène son récit tambour battant, comme au volant d’un bolide lancé à tombeau ouvert jusqu’à la dernière page.
mar 31 mar 2009
À Manzadi, le Président-Fondateur proclame la manzadisation et instaure le recours à l’authenticité. Ces mesures transforment les habitants de Manzadi en silhouettes ombrageuses vivant dans la détresse et mourant en silence. L’histoire racontée ici donne du relief à ces ombres : des êtres nés pour accompagner les autres dans la maturité de la vie. Elle conjure leur sort et leur donne un langage perceptible par tous. Comme le lierre sur une paroi sombre, s’entrelacent la dictature, la folie des grandeurs et toutes les conséquences qu’elles entraînent. La république de Manzadi apparaît, par son impuissance, tel un dragon surplombé d’une tête de clown et traînant une queue phalloïde et vénéneuse.
On suit la destinée de Kitof, ouvrier devenu patron à la faveur de l’expulsion des
patrons blancs (on songe aux fermiers blancs du Zimbabwe), ruiné par l’incendie de son entreprise, errant et pauvre parmi les pauvres puis devenu grand prêtre d’une église chrétienne où l’argent est Dieu (on pense évidement aux multitudes de sectes rackettant dans les villes d’Afrique centrale).
Abandonnés du pouvoir et des administrations un peuple part à la dérive : on pourrait se trouver un peu dans n’importe quel pays africain où FMI et banque mondiale ont imposé le règne du roi dollar. La débrouille se généralise jusque dans les évènements les plus improbables : «La place était entièrement inondée. La traversée à pied exigeait une parfaite connaissance du lieu à cause des bouches d’égouts découverts. Des badauds s’étaient transformés en passeurs. Moyennant un billet, ils transportaient des passants sur l’échine d’un lieu à l’autre.»
Dans ce court roman la vie défile ponctuée de méchants coups du sort jusqu’à la fin, inéluctable et violente. Un résumé sombre mais bien actuel de la réalité de l’Afrique Centrale.
« Un nom, c’est comme un vêtement, mais un vêtement que l’on est contraint de porter toute sa vie, une relique qui finit par nous ressembler car imprégnée de toutes nos odeurs intimes, de toutes nos sueurs et de toutes nos secrétions. »
Ce roman passe au microscope un nom pour dévoiler des personnages inscrits dans l’histoire de l’humanité, avec leurs joies et leurs peines. Une généalogie rongée par le poids des traditions. Un miroir du passé dont les reflets nous éclairent sur les impasses du présent. Naître ou ne pas naître Noir. Ni l’un ni l’autre, mais naître. Cela n’a pas beaucoup de sens. L’un et l’autre comme le dirait cette petite métisse. Normal car la vision du monde se déploie à partir de soi. Une histoire émouvante dans un style simple et envoûtant. Passionnant !
Victor Kathémo est né à Bukavu (RDC). Il est l’auteur de plusieurs pièces de théâtre dont Le mur de lamentation (éd. de l’Harmattan). Il est comédien, vit et travaille en France.
En savoir + sur Victor Kathèmo et son œuvre.
dim 23 nov 2008
Lagos, début des années soixante.
L’avenir paraît sourire aux sœurs jumelles : la ravissante Olanna est amoureuse d’Odenigbo, intellectuel engagé et idéaliste ; quant à Kainene, sarcastique et secrète, elle noue une liaison avec Richard, journaliste britannique fasciné par la culture locale. Le tout sous le regard intrigué d’Ugwu, treize ans, qui a quitté son village dans la brousse et qui découvre la vie en devenant le boy d’Odenigbo.
Quelques années plus tard, le Biafra se proclame indépendant du Nigeria. Un demi-soleil jaune, cousu sur la manche des soldats, s’étalant sur les drapeaux : c’est le symbole du pays et de l’avenir. Mais une longue guerre va éclater, qui fera plus d’un million de victimes. Evoquant tour à tour ces deux époques, l’auteur ne se contente pas d’apporter un témoignage sur un conflit oublié ; elle nous montre comment l’Histoire bouleverse les vies.
Bientôt tous seront happés dans la tourmente. L’autre moitié du soleil est leur chant d’amour, de mort, d’espoir.
Chimamanda Ngozi Adichie, L’autre moitié du soleil, Éd. Gallimard (Du monde entier), 2008
Savoir +
Une capitale de bord de mer.
Après un coup d’État militaire, le portraitiste, le coiffeur et le chef cuisinier du Président déchu sont retenus dans sa résidence d’été. Alors que dans la vallée le chaos s’empare des rues, depuis les jardins alanguis de la villa des hauteurs, les femmes – une fiancée, une fille, une épouse – observent une nouvelle tyrannie se substituer à l’ancienne. Prenant tour à tour la parole, les protagonistes dévoilent les liens du sang qui les unissent, comment le pouvoir exacerbe les instincts les plus vils et pervertit jusqu’au plus intime.
Ici, chaque geste de complicité est aussi acte de séduction. Ici, le despotisme associe cruauté et désir, vanité et trahison. Ceridwen Dovey orchestre magistralement son récit en une spirale hypnotique et poignante qui précipite l’intrigue vers une issue dévastatrice. Sous la brutalité étouffée de sa prose fluide et sensuelle résonnent des échos de Garcia Marquez et de Coetzee.
Ceridwen Dovey, Les Liens du sang, Éd. Héloïse d’Ormesson, 2008
Savoir+
1958.
Alors que l’apartheid règne en Afrique du Sud, la jeune Koba, onze ans, membre d’une tribu nomade du Kalahari, assiste au meurtre de ses parents par deux chasseurs blancs. Recueillie par Marta et Deon, un couple d’Afrikaners, Koba s’adapte peu à peu à sa nouvelle vie, tout en ayant conscience qu’elle est source de conflit entre les époux, dont les opinions divergent sur l’éducation à lui donner. Mannie, leur fils, éprouve d’abord un sentiment de culpabilité à l’égard de Koba, qui n’empêche pourtant pas une amitié de naître entre eux, jetant un pont fragile par-delà les différences raciales.
Mais la réalité les rattrapera lorsque cette amitié – qui s’est au début forgée grâce au troc : » Je te donne du sel ; tu me donnes du miel » – se transformera en amour. Pour rédiger ce roman, comparé outre-Manche à ceux de Karen Blixen et de Nadine Gordimer, Candi Miller a passé de longues semaines dans le désert du Kalahari, à la rencontre de ses habitants, afin de s’imprégner de leur culture. Un texte dont l’écriture sensible et poétique fait ressentir le charme envoûtant de l’Afrique.
Candi Miller, Le Sel et le Miel, Éd. L’ Archipel, 2008
Savoir +
L’un est âgé de neuf ans.
C’est encore un enfant. Pourtant, il comprend : la misère, la solitude et la relégation sociale de sa mère, diplômée en lettres mais condamnée à n’être qu’une voix répondant au téléphone. L’autre est un jeune footballeur prometteur. Il a quitté sa ville natale – Douala – et les siens pour réussir en France. De l’Hexagone, il ne connaît pas les vertes pelouses, seulement la rue et l’exclusion. Et puis, derrière la porte noire du 166, rue de C., il y a Amélie, Sophie, Maya et les autres. On ignore leur présence. Elles vivent à Paris, dans un centre d’hébergement d’urgence. Par touches successives, ces récits dessinent les visages de celles et ceux que l’on croise sans les voir. Levant le voile sur leurs parcours, ils les sauvent de l’oubli. Le volume réunit cinq nouvelles inédites de Léonora Miano.
Léonora Miano, Afropean soul, Éd. Flammarion (GF Etonnants classiques), 2008
Savoir +
« Dans la pirogue, Mama serrait mon corps sous son boubou. Je tétais quelques gouttes de lait. Son mamelon tout maigre calmait mes peurs mais pas ma faim. Elle le collait dans ma bouche pour éviter de m’entendre crier. Quand elle était fatiguée de m’allaiter, elle me tirait par les jambes et me demandait de m’en aller. Je revenais, malgré ses coups de pied sur mon ventre, pour me recoller à ses seins. Je voyais ces hommes dans la pirogue qui se collaient à elle chacun leur tour. Quand elle me reprenait sous son boubou, son corps sentait l’odeur du citron vert et des clous de girofle pourris par le soleil. »
C’est Nasser, un enfant malien, qui raconte. Sans papiers, il débarque en France : Paris, les squats, les marabouts, la police, la peur. Il erre sans fin dans un monde hostile, celui des Blancs, le nôtre.
Fadéla Hebbadj, L’arbre d’ébène, Éd. Buchet-Chastel, 2008
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Le récit de Samantha, journaliste, en mission à Kinshasa où elle prendra une grande leçon de vie et d’humilité.
Il faut lire Marie-Louise Mumbu (alias Bibish pour les Kinois et les proches) comme on fait un voyage inoubliable. Grâce à son humour subtil, son style ciselé et un vocabulaire efficace, Bibish nous prend par la main pour nous entraîner à la suite de son héroïne Samantha, journaliste de profession, à travers les quartiers de Kinshasa.
C’est alors à une grande leçon de vie, d’humilité, mais aussi de dérision, que nous convie l’auteur, un rendez-vous pour un repas littéraire savoureux. Mais on ne se contente pas de déguster, on se dit surtout qu’après ça, plus rien n’est vraiment grave… ni la montre brisée, ni le temps qui passe…
Marie-Louise Mumbu, Samantha à Kinshasa, Éd. le Cri, Bruxelles, 2008
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