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«Art Keller, le «seigneur de la frontière», est en guerre contre les narcotrafiquants qui gangrènent le Mexique. Adán et Raúl Barrera, les «seigneurs des cieux», règnent sans partage sur les sicarios, des tueurs armés recrutés dans les quartiers les plus démunis. Contre une poignée de dollars et un shoot d’héroïne, ils assassinent policiers, députés et archevêques. La guerre est sans pitié». L’ennui avec ce texte de la quatrième de couverture c’est que cela ne dit pas tout. Loin de là. D’ailleurs ça ne donne pas forcement envie de lire encore et encore l’histoire du mec qui sauve le monde de la déchéance.
Alors que ce roman n’est pas un petit polar sur un énième trafic de drogue en une Amérique pauvre (au centre et au sud) et une autre Amérique riche (au nord).
C’est Le roman sur la drogue des Amériques. Don Winslow ausculte sans complaisance et avec acuité.  On découvre que la drogue n’est qu’une marchandise parmi tant d’autres et que la véritable guerre n’est pas entre (méchants) narcotrafiquants (plutôt basanés) et (gentils) policiers (propres sur eux). L’histoire de plusieurs personnages (Art le policier de la DEA, Nora la prostituée de luxe, Adan le noarcotafricant, Callan le tueur de la mafia et bien d’autres ) couvre les 25 dernières années du siècle passé. Une histoire de bruits, de fureur et de massacres orquestrés par les Etats-unis au nom de leur vision de la démocratie. Bien loin donc d’un petit polar sur le trafic de drogue.
Malgrés un tas d’erreurs dans la traduction française c’est heureusement un roman porté par la conviction de son auteur, qui livre ici un monument traversé de personages soumis à l’emprise de la griffe du chien : la guerre, la peur et la mort.
Pour une fois les étatuniens ne sauvent pas le monde, ça change des polars et autres thrillers où le héros est forcement un agent de (au choix) la CIA, NSA, DEA …
« Le plus grand roman sur la drogue jamais écrit. Un roman effrayant et triste, une vision grandiose de l’Enfer et de toutes les folies qui le bordent. » (James Ellroy)
Don Winslow, La griffe du chien, Éd. Seuil (points), 2008

James Crumley est mort le 17 septembre, à Missoula dans le Montana, où il vivait depuis quarante ans.
Né en 1939, James Crumley est le fils d’une famille modeste. Au départ peu passionné par la littérature, le jeune James va découvrir la chose romanesque au cours d’un séjour dans l’armée. Au terme de son engagement, il reprend ses études, devient professeur de littérature et rejoint l’université de Missoula en 1966.
C’est ici qu’il va écrire son premier roman, Un pour marquer la cadence (1969) qui sera ignoré à la fois par la critique et par le public. Il écrira dix autres romans et un recueil de nouvelles qui seront pour l’essentiel édités ou réédités dans la Série Noire. Aujourd’hui il est aujourd’hui considéré comme l’un des maîtres du roman noir américain. La plupart de ses romans a pour personnages principaux des héros désabusés, Milo ou Sughrue, toujours en route pour des batailles perdues d’avance dont ils se sortent en général par miracle et en mauvais état. Crumley décrit une Amérique profonde, plongée dans des univers sordides fait de magouilles et d’horreurs, hantée par la guerre du Vietnam et toutes les saloperies dont l’homme est capable, définitivement perdue dans son rêve de grandeur.
James Crumley aimait dans le désordre les bars, la bagarre, l’alcool, les drogues, les femmes, parler de livres et de poésie. Les bons vivants font rarement de beaux vieux.
On ne croisera plus de nouvelles aventures de ces deux détectives Milo et Sughrue. Faudra s’y habituer. Dommage, mais il nous reste ses livres, et on peut toujours faire tourner la calebasse en discutant de ses anti-héros et de son bouledogue alcoolique, qui siphonne de la bière dans des cendriers.

La contrée finale, Éd. Gallimard (Folio policier), 2004
La contrée finale, c’est le pays des mensonges. À Gatlin County, Texas, les choses et les gens ne sont jamais exactement tout à fait ce qu’ils paraissent. Milo Milodragovitch est enfin riche. Il s’ennuie et son couple bat de l’aile. Aussi, pour passer le temps, accepte-t-il de reprendre du service comme privé. Retrouver une épouse en fuite lui fait croiser la route d’Enos Walker. Énervé, black, un mètre quatre-vingt-dix-huit, cent soixante kilos et le crâne luisant comme le chemisage d’une balle blindée, ce dernier est le sésame pourri qui ouvre sur toutes les corruptions. Un premier cadavre et Milo devient à son tour une cible. Les ennuis ne font que commencer.

Folie douce : Une enquête du privé C.W. Sughrue, Éd. Gallimard (Folio policier), 2007
L’increvable C.W. Sughrue, après s’être ramassé une balle dans le ventre au Mexique, est revenu dans sa bonne ville de Meriwether, Montana, pour se refaire une santé. C’est sans compter sur ses ennemis de toujours, police, mafia ukrainienne ou psychopathes locaux, bien décidés à lui faire la peau. Le pire danger, pourtant, est ailleurs. Un ami très proche, psychiatre ambigu connu sur les champs de bataille du Vietnam, lui demande d’identifier la personne ayant piraté les dossiers confidentiels de ses patients. L’enquête vire au cauchemar. Gavé d’alcool, de drogues et de sexe, Sughrue se bat pour garder à distance la folie qui le guette. Une première femme se décapite sous ses yeux. Une autre se mutile. Entraîné dans une quête crépusculaire et insensée, le privé devra exhumer des pans entiers d’un passé plus que trouble. Rien ne lui sera épargné : pas même sa propre histoire…

Les serpents de la frontière, Éd. Gallimard (Folio policier), 2000
Milo et Sughrue sont réunis dans la même galère. Milo demande à Sughrue de l’aider à récupérer son héritage subtilisé par un banquier, Sughrue accepte à condition que Milo l’aide à démasquer la bande de Mexicains qui a mis un contrat sur sa tête. Les deux héros parcourent les États-Unis du Montana au Sud -Texas en portant sur les années 90 un regard désabusé.

Extraits :
Les temps et les gens changent, même les lois changent, et là, aucune indemnité n’est prévue. Durant presque quatre-vingts ans, la seule façon de divorcer chez nous, c’était d’accuser sa moitié d’adultère ou mieux, de la prendre sur le fait. Rien d’autre ne valait, pas même la folie ou les violences physiques. Et depuis dix ans que j’avais démissionné de mon poste d’adjoint au shérif, j’avais bien gagné ma vie grâce à cette législation antédiluvienne. Mais un jour, pris de frénésie à la clôture d’une cession extraordinaire, les législateurs de l’État me retirèrent mon gagne-pain en humanisant cet article du code civil. A présent, l’annulation du mariage peut-être prononcée pour incompatibilité d’humeur manifeste. Tenants et adversaires de la nouvelle loi furent frappés de la même stupeur devant l’initiative inattendue de nos représentants, mais personne ne fut aussi sidéré que moi. Je passai les deux jours qui suivirent à broyer du noir dans mon bureau, picolant sec et admirant la vue depuis mes fenêtres en évaluant les affligeantes perspectives d’un avenir soudain bien compromis. (in Fausse piste)

Je considérais un instant le joint, puis décidai de tirer une petite taffe, juste pour me décontracter. Je pourrais toujours m’arrêter au Willomot Hill Bar pour y prendre une bière, avaler deux amphés, fumer un pétard ou deux pour trouver dans la défonce un ersatz au courage qui me manquait.
Selon la bonne vieille tradition américaine. (in Fausse piste)

Quand j’ai finalement rattrapé Abraham Trahearne il était en train de boire des bières avec un bouledogue alcoolique nommé Fireball Roberts dans une taverne mal en point juste à la sortie de Sonoma, en Californie du Nord ; en train de vider le coeur d’une superbe journée de printemps. (in Le dernier baiser)

Voilà bien longtemps (trop ?) que je n’avais pas lu un Très bon polar. Pas un bon polar, ça heureusement tout les mois j’en déniche plusieurs (bien que depuis la mort de Fajardie cela devient forcement plus rare), mais un Très bon c’est assez exceptionnel. D’autant que c’est un vieux polar écrit il y a quarante ans. D’une histoire classique (un privé enquête sur le passé d’une femme pour le compte d’un richard qui songe l’épouser), Howard Fast fait un chef d’œuvre. Pas de coup de poing à chaque détour de page (juste une bagarre évoquée), pas de coup de pistolet (à la rigueur quelques coups de couteau), pas de rebondissements spectaculaires (même en cherchant bien), juste une histoire banale dans l’Amérique des années cinquante mais peuplée de personnages vivants, de ceux que l’on peut croiser au coin de la rue. Le détective privé n’a rien du type alcoolique en marge de la société, ses rapports avec la police ne sont pas forcement conflictuels.Ce n’est pas un fier à bras, une grande gueule ou un cynique mais quelqu’un de fragile, de sensible, de solitaire égaré dans la grande société américaine de l’après guerre. L’histoire ne comporte même pas d’intrigue. Le reçit nous entraine à Los Angeles, Pittsburg, El Paso, New York à travers une Amérique loin des clichets établis. C’est là toute l’originalité du livre. Fast, par petites touches délicates, se pose en témoin engagé de son époque. Même l’ « happy end » finale montre que la vie n’est pas faite de rêve américain mais d’incertitude, de choix, de volonté à s’engager… Oui, un Très bon livre.

Suite aux ennuis avec l’administration bien pensante des états unis d’Amérique et à un séjour en prison pour activités anti-américaines Howard Fast pend le pseudonyme d’E.V. Cunningham et écrit une vingtaine de polar. Il a aussi publié un livre de mémoires fort intéressant : Mémoires d’un rouge (en poche chez rivages/noir).
En savoir plus
sur Howard Fast


Howard Fast, Silvia, Ed. Rivages (noir, n°85), 1992 (encore disponible)

Régulièrement, suite aux heureuses idées de Francis Lacassin à partir des années 70 (chez 10/18 puis chez Laffond dans la collection bouquins), Jack London est publié, re-publié (voir la collection Libretto éditée par Phébus) ; les anciennes traductions du méritant Louis Postif, qui fit connaître London en France, sont revisitées, dépoussiérées, augmentées ; on découvre même quelques (trop) rares nouveaux écrits comme Les carnets d’un trimard sorti des oubliettes par une jeune biographe partie sur les traces du grand Jack.
Cette jeune biographe, Jennifer Lesieur, vient d’ailleurs de sortir une somme chez Tallendier.
J’ai pour ma part une certaine tendresse pour le Jack London ou l’aventure vécue publié naguère (et aujourd’hui épuisée, sauf, peut être chez les -très bons- bouquinistes) chez Bourgois (excusez du peu !) par Francis Lacassin.
Sans oublier le livre hommage de Charmian, le femme et complice de Jack avec de somptueux dessins de Baudouin. Il faut aussi signaler le numéro  de la revue Europe.
Réduit trop souvent à un auteur d’historiettes pour jeune public, ses  écrits (romans, nouvelles, récits) analysent la société, l’homme, la vie, avec une acuité et une pertinence bien dérangeante pour ses compatriotes américains et leur chauvinisme bien pensant teinté de bondieuseries sectaires. A tel point que les lecteurs américains qui veulent lire les ouvrages de London on tout intérêt à apprendre le … français.

Voici ce que l’on peut trouver en ce moment sur les étals des (bonnes) librairies :

Le trés beau et émouvant livre de Charmain Kittredge London, son épouse et complice, illustré par Baudouin.
Jack London, Charmian Kittredge London et Baudouin, Éd. Pierre Terrail, 2006

Jack London (1876-1916) fut l’écrivain le plus lu et le mieux payé des Etats-Unis au début du XXe siècle. Mondialement connu grâce à Croc-Blanc et à L’Appel sauvage, on lui colla hâtivement l’étiquette d’écrivain pour enfants, alors qu’il n’a pratiquement rien écrit pour la jeunesse. Mort à quarante ans en pleine gloire, il aura vécu mille vies en une : ouvrier en usine dès son plus jeune âge, pilleur d’huîtres, patrouilleur des mers, chasseur de phoques, chercheur d’or, reporter, correspondant de guerre, agriculteur… Mais surtout, il fut un écrivain autodidacte doué d’une énergie folle, prolifique comme peu d’autres. Il s’est servi de sa notoriété pour servir la cause socialiste, dont il fut l’un des premiers militants actifs.

Jennifer Lesieur, Jack London, Éd. Tallendier, 2008

Un grand roman d’aventures, qui séduit par son exotisme et son féminisme.
Un tableau sans concession du monde austral: climat malsain, exploitation des autochtones par les Blancs, racisme…
Roman d’aventures et d’action, L’Aventureuse (1911) se déroule dans les îles Salomon, à Guadalcanal notamment. Confronté aux pires difficultés – perte de son navire, révoltes des indigènes –, un planteur anglais, David Sheldon, voit un naufrage faire échouer sur son rivage une jeune Américaine, Joan Lackland, au comportement bien indépendant, et aux idées bien novatrices… qu’il finit néanmoins par accepter pour associée. La jeune femme n’étant pas du genre à jouer les seconds rôles, les frictions sont nombreuses. Mais quand un troisième larron chercheur d’or entre en scène, et que l’amour s’en mêle… la situation devient explosive !
Jack London, L’aventureuse, Éd. Phébus (collection Libretto), 2008

Mars 1894, Jack London a 18 ans. Il traverse les États-Unis avec « l’Armée de Kelly », une marche de protestation constituée de chômeurs et de laissés-pour-compte d’un 1929 avant l’heure. Entre raisin et colère, il bifurque, puis vagabonde seul, apprend, découvre. Ce texte est le premier écrit attesté de London. Composé comme le journal d’un chemineau dans un argot novateur et savoureux, il radiographie les États-Unis en pleine crise économique (1894-1895) et contient en germe une découverte du socialisme.

Jack London, Le carnet d’un trimard, Éd. Tallendier, 2007

Dans Le Rêve de Debs, une nouvelle d’anticipation, Jack London ranime le spectre de la grève générale. Un matin, les notables de San Francisco s’éveillent et constatent qu’ils n’ont plus aucun employé pour les servir. Chauffeurs, cuisiniers, jardiniers, femmes de ménage, tous se sont mis en grève illimitée à l’appel du syndicat. Bientôt, les vivres manquent et la détresse des possédants progresse. Mais l’armée veille au grain. La Révolution attendra…
Au sud de la Fente, raconte les péripéties de Freddie Drummond, un sociologue de l’université de San Franscisco, qui étudie le monde ouvrier. Régulièrement, le très conventionnel habitant des quartiers riches troque son costume pour le bleu de travail et devient « Big Bill », le camionneur syndicaliste. Cette « observation participante » lui offre de la matière pour rédiger des ouvrages bien-pensants. Mais progressivement, Freddie « glisse » et se sent irrémédiablement attiré par cette société ouvrière dans laquelle les rapports sont plus francs, où la solidarité n’est pas un vain mot… Docteur Jekyll et Mister Hyde sur les piquets de grève…
En ces temps de reculs sociaux et d’arrogance des possédants, la verve unique de l’auteur de Martin Eden et de Le talon de fer a en effet un aspect rassérénant.

Jack London, Grève générale, Éd. Libertalia, 2008

Et enfin une belle BD de Chabouté tirée de Construire un feu.
Un homme en quête de fortune ou d’aventure, perdu en plein milieu du grand nord, tente de rejoindre ses compagnons… Dans ce désert de neige et de glace, rien d’autre que lui et un chien… Il lutte contre un froid effrayant de moins soixante degrés. Confronté aux forces de la nature, sa vie ne dépend que de quelques allumettes avec lesquelles il pourrait se faire un feu… Christophe Chabouté nous livre ici, avec talent une adaptation libre d’une des plus terribles nouvelles de l’auteur de Croc Blanc et de L’appel de la Forêt. Une histoire à l’intrigue très dépouillée, mais dont le moindre geste, simple et banal prend une dimension inquiétante et fantastique. Un récit où chaque situation devient démesurément oppressante.
Construire un feu , nous présente un homme livré à lui-même, face à un univers hostile et luttant jusqu’au bout de ses limites physiques et mentales !
Jack London et Chabouté, Construire un feu, Éd. Vents d’ouest, 2007

Dans la bibliothèque numérique du blogue des bibliothèques du Pays Marennes Oléron, bibliopmo, on peut aussi (re)découvrir Le peuple de l’âbime de Jack London