Archive for septembre, 2008

Fernando d’Almeida fait un peu figure de chef de fil de la poésie camerounaise, voir africaine car on le présente à la fois comme poète camerounais ou béninois. C’est selon. Lui se défini doublement africain (Il est né en 1955-ou bien est-ce en 1951?- à Douala (Cameroun) d’une mère camerounaise et d’un père dahoméen (béninois) d’ascendance noire brésilienne. Chaleureux jusqu’à l’ivresse ce bon vivant est capable de parler de poésie, la sienne mais aussi celle des autres, la nuit durant sans lasser son auditoire. Pas étonnant qu’il se soit plongé dans cet hommage à Aimé Césaire. Il a du passer des nuits à poétiser la feuille blanche dans son refuge de la Roseraie du Goyavier. Son stylo encrant la page d’un jet nerveux et continu avec juste de temps en temps une pose pour réfléchir en sirotant une gorgée de Beaufort lite (”light” prononcé à la française) à la trompette (au goulot).
Parlant de Fernando d’Almeida, l’écrivain français Lionel Bourg a pu écrire : “Un poète se reconnaît toujours à son ton. A cette tenue de la langue et chez toi, ce charme, au sens profond, magique du terme, qui agit inéluctablement, brassant les éléments et les êtres, le concept et l’image, fondant enfin une manière de mythe contemporain, profondément enraciné mais aérien ensemble”.
Léopold Sédar Senghor qui de lui que sa poésie était de “belle eau”.

Le poète du Wouri (le fleuve qui traverse Douala à deux pas de chez Fernando d’Almeida) livre pour les lecteurs d’opoto sont nouveau recueil de poèmes dédié à la mémoire d’Aimé Césaire : Dans l’ailleurs de l’ailleurs (Tombeau d’Aimé Césaire).
Lire un article de Anne Cillon Perri sur Fernando d’Almeida et Paul Dakeyo
Mise à jour (3 mai 2009)
: Bonne nouvelle : Fernando D’Alméida pulie chez un “éditeur” Dans l’ailleurs de l’ailleurs. Mauvaise nouvelle : le texte n’est plus disponible gratuitement sur Opoto.org.

Colombie-Britannique, à l’extrême ouest du Canada, de nos jours. Shannon est aussi blonde et fine que Girl est brune et pulpeuse. Toutes les deux sont stripteaseuses et circulent de ville en ville, en louant leurs services au gré de leurs déplacements. Il y a de toute évidence une complicité réelle entre les deux jeunes femmes, mais aussi, enfouies en chacune d’elles, des blessures que l’on devine profondes. On apprendra bientôt que Girl, d’origine indienne, a un fiancé, Mike, mobilisé sur le front de la guerre en Irak, et qu’elle vit cette malchance de manière très conflictuelle. Quant à Shannon, elle semble mûrir un plan aussi secret qu’inquiétant, qui lui dicte le moindre de ses faits et gestes. Tout se met apparemment en place pour un drame annoncé… Le retour du tandem Warnauts et Raives au premier plan de l’actualité de la bande dessinée, avec ce one shot tendu, sensuel et prenant. Un sans faute.

Une planche de A cœur perdus

Interviou de Guy Raives et d’Eric Warnauts avec des crayonnés et de biens belles toiles.
En savoir plus sur
Guy Raives et Eric Warnauts et voir l’ensemble de leurs albums chez Casterman.

Petite bibliographie qui fait état de 102 romans édités (ou ré-édités) depuis le début du siècle. Elle concerne l’Afrique au sud du Sahara. Vous le constaterez il y a uniquement des ouvrages disponibles dans les librairies françaises. Deux raisons à cela : la (grande) production réalisée en Afrique a beaucoup de mal a franchir la méditerranée, la bibliographie est aussi destinée aux bibliothèques qui souhaitent enrichir leurs collections et doivent pouvoir s’approvisionner sur le marché français. La bibliographie a donc été effectuée à partir des sites marchands du net (ils sont cité en page 2). En général un auteur est cité qu’une fois. Merci de me signaler les oublis et/ou d’enrichir la prochaine version qui intégrera le polar, volontairement absent de cette édition.

Découvrir 102 romans d’Afriques ici ou dans la bibliothèque numérique

Francis Bebey est né en 1929 à Douala. Il est élevé au son de la musique classique occidentale, tout en gardant une oreille attentive aux musiques traditionnelles africaines qu’il découvre, chez un voisin, passant ses nuits à jouer de l’arc à bouche et de la harpe traditionnelle.
Étudiant à Paris, il forme un trio avec son compatriote Manu Dibango. Il part ensuite pour les États-Unis en vue d’étudier la communication et le journalisme. Il compose alors sa première pièce pour guitare, L’Été du Lac Michigan.
Journaliste, il travaille en Afrique, notamment au Ghana, où il participe à la création d’une station française de radio, puis regagne la France où il entre comme reporter à la future RFI.
Il devient responsable du département musique de l’Unesco, tout en publiant articles de presse, nouvelles, poèmes, romans, dont Le Fils d’Agatha Moundio qui est récompensé par le Grand Prix littéraire de l’Afrique noire en 1968. Cette même année il donne son premier concert parisien : il présente un répertoire chanté en douala, en français et en anglais, inspiré des chants bantous et des polyphonies pygmées.
Il publie l’année suivante une étude qui fait toujours référence, Musique de l’Afrique, L’Enfant pluie un recueil de contes et écrit le recueil de poésie Concert pour un vieux masque.
Sa carrière de chanteur prend son envol en 1972, année de la sortie de son premier album, Idiba. À partir de 1974, il décide de se consacrer uniquement à la musique et à l’écriture. Toujours attentif à préserver l’essence de la tradition, il n’utilise les instruments électriques qu’avec parcimonie, préférant mettre en avant les instruments traditionnels comme la flûte pygmée ou la sanza, sans pour autant s’interdire l’audace et l’aventure.
En 1980 il rencontre le succès avec Le Rire africain un album à l’humour bien léché. Artiste complet curieux et touche à tout, en plus de ses chansons et ses livres, il composa des musiques de films et écrivit de nombreux articles.
Au cours de l’été 2000, année où il publie l’album M’Bira Dance, il fait l’une de ses dernières apparitions publiques au festival Les Suds à Arles. Il décède le 28 mai 2001, à Paris.
Artiste humaniste des plus attachants et d’une singulière discrétion, Francis Bebey demeure un « poète qui parle (aussi) avec ses doigts », selon l’heureuse formule de Sophie Ekoué.
Approcher Francis Bebey, c’était goûter au charme de la légèreté intelligente, prendre une leçon d’humilité, d’humanisme, de courtoisie. Une leçon de vie.

Des informations très complètes sur Francis Bebey : le site des amis de Francis Bebey.
Lire des extraits de l’oeuvre de Francis Bebey
Écouter Francis Bebey :
Espoir en l’Afrique : un article de Francis Bebey.
Francis Bebey sur opoto

James Crumley est mort le 17 septembre, à Missoula dans le Montana, où il vivait depuis quarante ans.
Né en 1939, James Crumley est le fils d’une famille modeste. Au départ peu passionné par la littérature, le jeune James va découvrir la chose romanesque au cours d’un séjour dans l’armée. Au terme de son engagement, il reprend ses études, devient professeur de littérature et rejoint l’université de Missoula en 1966.
C’est ici qu’il va écrire son premier roman, Un pour marquer la cadence (1969) qui sera ignoré à la fois par la critique et par le public. Il écrira dix autres romans et un recueil de nouvelles qui seront pour l’essentiel édités ou réédités dans la Série Noire. Aujourd’hui il est aujourd’hui considéré comme l’un des maîtres du roman noir américain. La plupart de ses romans a pour personnages principaux des héros désabusés, Milo ou Sughrue, toujours en route pour des batailles perdues d’avance dont ils se sortent en général par miracle et en mauvais état. Crumley décrit une Amérique profonde, plongée dans des univers sordides fait de magouilles et d’horreurs, hantée par la guerre du Vietnam et toutes les saloperies dont l’homme est capable, définitivement perdue dans son rêve de grandeur.
James Crumley aimait dans le désordre les bars, la bagarre, l’alcool, les drogues, les femmes, parler de livres et de poésie. Les bons vivants font rarement de beaux vieux.
On ne croisera plus de nouvelles aventures de ces deux détectives Milo et Sughrue. Faudra s’y habituer. Dommage, mais il nous reste ses livres, et on peut toujours faire tourner la calebasse en discutant de ses anti-héros et de son bouledogue alcoolique, qui siphonne de la bière dans des cendriers.

La contrée finale, Éd. Gallimard (Folio policier), 2004
La contrée finale, c’est le pays des mensonges. À Gatlin County, Texas, les choses et les gens ne sont jamais exactement tout à fait ce qu’ils paraissent. Milo Milodragovitch est enfin riche. Il s’ennuie et son couple bat de l’aile. Aussi, pour passer le temps, accepte-t-il de reprendre du service comme privé. Retrouver une épouse en fuite lui fait croiser la route d’Enos Walker. Énervé, black, un mètre quatre-vingt-dix-huit, cent soixante kilos et le crâne luisant comme le chemisage d’une balle blindée, ce dernier est le sésame pourri qui ouvre sur toutes les corruptions. Un premier cadavre et Milo devient à son tour une cible. Les ennuis ne font que commencer.

Folie douce : Une enquête du privé C.W. Sughrue, Éd. Gallimard (Folio policier), 2007
L’increvable C.W. Sughrue, après s’être ramassé une balle dans le ventre au Mexique, est revenu dans sa bonne ville de Meriwether, Montana, pour se refaire une santé. C’est sans compter sur ses ennemis de toujours, police, mafia ukrainienne ou psychopathes locaux, bien décidés à lui faire la peau. Le pire danger, pourtant, est ailleurs. Un ami très proche, psychiatre ambigu connu sur les champs de bataille du Vietnam, lui demande d’identifier la personne ayant piraté les dossiers confidentiels de ses patients. L’enquête vire au cauchemar. Gavé d’alcool, de drogues et de sexe, Sughrue se bat pour garder à distance la folie qui le guette. Une première femme se décapite sous ses yeux. Une autre se mutile. Entraîné dans une quête crépusculaire et insensée, le privé devra exhumer des pans entiers d’un passé plus que trouble. Rien ne lui sera épargné : pas même sa propre histoire…

Les serpents de la frontière, Éd. Gallimard (Folio policier), 2000
Milo et Sughrue sont réunis dans la même galère. Milo demande à Sughrue de l’aider à récupérer son héritage subtilisé par un banquier, Sughrue accepte à condition que Milo l’aide à démasquer la bande de Mexicains qui a mis un contrat sur sa tête. Les deux héros parcourent les États-Unis du Montana au Sud -Texas en portant sur les années 90 un regard désabusé.

Extraits :
Les temps et les gens changent, même les lois changent, et là, aucune indemnité n’est prévue. Durant presque quatre-vingts ans, la seule façon de divorcer chez nous, c’était d’accuser sa moitié d’adultère ou mieux, de la prendre sur le fait. Rien d’autre ne valait, pas même la folie ou les violences physiques. Et depuis dix ans que j’avais démissionné de mon poste d’adjoint au shérif, j’avais bien gagné ma vie grâce à cette législation antédiluvienne. Mais un jour, pris de frénésie à la clôture d’une cession extraordinaire, les législateurs de l’État me retirèrent mon gagne-pain en humanisant cet article du code civil. A présent, l’annulation du mariage peut-être prononcée pour incompatibilité d’humeur manifeste. Tenants et adversaires de la nouvelle loi furent frappés de la même stupeur devant l’initiative inattendue de nos représentants, mais personne ne fut aussi sidéré que moi. Je passai les deux jours qui suivirent à broyer du noir dans mon bureau, picolant sec et admirant la vue depuis mes fenêtres en évaluant les affligeantes perspectives d’un avenir soudain bien compromis. (in Fausse piste)

Je considérais un instant le joint, puis décidai de tirer une petite taffe, juste pour me décontracter. Je pourrais toujours m’arrêter au Willomot Hill Bar pour y prendre une bière, avaler deux amphés, fumer un pétard ou deux pour trouver dans la défonce un ersatz au courage qui me manquait.
Selon la bonne vieille tradition américaine. (in Fausse piste)

Quand j’ai finalement rattrapé Abraham Trahearne il était en train de boire des bières avec un bouledogue alcoolique nommé Fireball Roberts dans une taverne mal en point juste à la sortie de Sonoma, en Californie du Nord ; en train de vider le coeur d’une superbe journée de printemps. (in Le dernier baiser)

Édouard Kingué embrasse la poésie, égrène les mots de sa mélancolie. Sa lucidité se fait errance. Dans cet agacement de rimes, frappant avec les phrases au rythme d’une pagaie, la pirogue de ses mots raconte sa ville. (…) Lui, raconte son exil intérieur. Et danse ses maux. C’est une bouffée de fraîcheur.
(Extrait de la préface de Suzanne Kala-Lobé pour Exil de banlieue).
Voici un petit recueil de poèmes venus du Cameroun qu’Édouard Kingué m’a fait l’amitié de m’envoyer.

Lire Ratures dans la bibliothèque numérique ou ici.
Le blog
d’Edouard Kingué.
Un interviou d’Édouard Kingué dans le supplément culture de Mutations.

C’est une métaphore précise de l’Afrique qui se dégage des beaux poèmes d’Edouard Kingué, par ce regard en arrière qui dans les ruelles de la mémoire et « A travers le sentier rebelle » vient « …planter des fleurs repères » : une métaphore incestueuse, mais traversée d’interdit, d’impossible remontée dans « la matrice du bonheur ».
Alternance d’espoir et de désespoir radical. En Afrique, c’est « Le crépuscule permanent », « Un vent mauvais hante/Les rayures du ciel », alors « La mer ouvrira ses bras…De la désespérance viendra/La guitare d’une autre rive », des « …rivages de la tourmente » qui semblent tellement ceux de la naissance laissant derrière soi un intérieur à jamais dévasté, le poète se tourne vers « …la promesse d’un autre port/Quand chancellent les âmes… », mais ce « Mirage du lointain oasis » n’est-il pas encore une dénégation de cette perte originaire ? « Le peuple rêve de traverser/La barrière de l’horizon », mais peut-être seulement pour tenter de traverser la seule barrière intraversable, celle de la séparation d’avec la matrice.
Cette Afrique où les « Cerveaux engourdis/Sébile tendue, débile » dorment, rêverait-elle de réparer ainsi la dévastation inéluctable de la « matrice du bonheur » ? Le regard du poète Édouard Kingué est pourtant précis, il voit cette Afrique comme la « matrice du bonheur », alors sa dévastation actuelle prend un sens par rapport à une naissance, qui est forcément un exil, « exil de banlieue ». Pourtant, celui qui s’entend dire que son destin rime avec « Une arche pour abriter/La gouttelette de rosée », celui qui s’arrête à cette tentation qui se présente à lui par ce « Viendras-tu écrire amour/Sur le sentier de lumière », ne tente-t-il pas de guérir cette « Afrique ensanglantée » qui prend tellement dans ces poèmes sens de matrice ensanglantée jetant dehors l’enfant ? Alors, il s’entend dire : « Repeints les frontons rasés/De vert de rouge ou de jaune », et il s’engage à ne plus parler du malheur, il « Rallume les torches éteintes ». Le voici plein de désirs incestueux ! « Je voudrais vibrer de ferveur à l’orée de toi….Chanter le credo pour ma terre désolée…Donne-moi des grains pour engrosser ma terre ». Devenir poète pour pouvoir engrosser sa terre…sa mère…de lui-même revenu en son sein accueillant…
Mais, évidemment, plus encore peut-être parce que l’interdit veille que parce que le moissonneur depuis l’Occident vise le bouc émissaire, « Notre amour a pris une résonance d’enfer ». Et, en effet, « …comment t’honorer dans cette tourbière » ? Et « Folles sont mes pensées vers toi…./Tout mon corps se rappelle/Ce que tu m’as fait », mais ce n’est qu’un moustique la nuit qui rappelle un vampirisme plus ancien.
« Chaos défloré », « premier viol », pour dire cette violence originaire qui s’écrit sur la terre d’Afrique, et que le poète Edouard Kingué sait si précisément écrire dans toute son ambiguïté et la tentation de regarder indéfiniment en arrière. Regard qui s’éternise sur la scène de sa propre naissance : « Au septième enfantement/Il y eut un soir un matin/Le premier viol/Issue de Ta vénusté ». La naissance est aussi un viol, puisqu’elle est un dérangement infini, la fin d’un certain état. L’Afrique de ces poèmes n’arrête pas de le dire. A la fin de ces ébats qui mettent dehors, dans l’exil irrémédiable, « Je brûle encore/Du feu de ta fièvre ». Peut-être faut-il être Africain pour, en avance sur nous, voir de manière si réelle et si douloureuse cette décomposition matricielle du lieu d’où les humains sont mis dehors ? « Ah !Si tu pouvais/M’enlacer comme une liane », rêve encore le poète ! « Offre-moi avant ton départ/Une alvéole de souvenirs » !
Mais, inéluctablement, « Les flots sans rivages expirent…Le fleuve se meurt en silence ». Expérience de la mort, de la naissance, du passage à un temps autre. L’Afrique, cela pourrait être aussi l’écriture de cela, qui devrait pourtant être lu par chaque humain. « La rose sanglote sur ses pétales », et oui, elle ne peut garder éternellement en son sein, celui-ci se vide, vide dehors, offre du ravagé. Et « L’angoisse danse la danse de la mort ». Véritable expérience de mort à un état antérieur que la naissance !
Mais, encore et encore, le poète veut repeindre les frontons rasés, ne plus parler de ce malheur-là, il veut ressusciter « Les roses les lilas les fragrances/Ingérés au temps du bonheur ». Il veut rallumer les torches éteintes. Mais « Les miracles ont cessé les oracles se sont tus…Avant l’orage avant la chute/Les dieux ont disparu du ciel abrupt ». Cependant, le poète implore encore le Seigneur : « Rendez-moi mon continent » Alors le poète s’engage : « Je pèlerais le vent/Pour purifier les mots/Que déverse le ciel/Sur les poussières de terre ». Purifier les mots des traces d’amour incestueux pour l’Afrique ? Mais des mots rebelles, toujours… Pourtant, « Les mots diront-ils/ Ces maux de la cité/Désamarrée » ? Les mots d’Edouard Kingué y excellent ! Il faudrait juste, alors, abandonner peut-être cette métaphore matricielle, pour voir l’Afrique sous un jour nouveau, une terre qui n’aurait plus rien à voir avec une matrice, une terre d’après la naissance.
Et, par ce regard en arrière qui parcourt ces poèmes, Édouard Kingué arrive à écrire :

Ô nuits des marées
Champs clos de désirs inassouvis
Balayure d’un ailleurs infini
Comme la mer mourante sur la grève
Retire-toi loin de mon rêve
A l’allongée des âtres éteints
Tu seras témoins de mes fatras
Tu seras le cri cannibale
Dans le fœtus bantoustan

Voici parcourus brièvement ces poèmes qu’il faut absolument aller lire longuement.
Alice Granger Guitard

Édouard Kingué, Exil de banlieue, Éd. Honoré de Sumo, 2008

Résumé : Imaginez-les comme les doigts de la main, une paire d’yeux, deux facettes d’une unique pierre, ce tandem héroïque de Bijoux de famille. L’un c’est Ivanov, Sacha; l’autre Bornstein, Victor. Russes tous deux, blancs par destin, ils se taillent à même le XXe deux belles parts de lion qu’ils engouffrent en boulimiques de la vie : révolution rouge d’Octobre qui les coupe de la Mère Patrie, Grande Guerre faite au front d’Orient dans la légion, années folles vécues follement, exil, Résistance, déportation. L’un sauve l’autre; ils vendangent ensemble femmes et souffrances, espoirs et pentes rudes : deux poumons, un même souffle. Et le fils de ressembler à son père : Igor, rejeton de Sacha, espagnol de mère, résistant dans le Vercors, militaire, mutin de l’Algérie française. Troisième temps de la valse : Léo, fils d’Igor, petit-fils de Sacha. Même trempe avec ceci qu’il effectue un retour aux sources russes, hanté par les racines familiales, avant de globe-trotter partout dans le monde, journaliste et en même temps agent secret. L’arbre des Ivanov, bondé de sève, tresse ses branches à la folie, mêlant ses racines et ses ramures, mères, amantes, père, fils, petit-fils : « Il n’y a pas de hasard, rien que des enchaînements maudits. » Puis, peu à peu, le temps raye les hommes, comme les hommes rayent les jours : d’un trait patient. Meurent les Ivanov, un à un. L’œil avide, Maréchaux et ses troupes descendent le XXe à cheval sur la rampe, dans un grand sifflement heureux; les bagages suivront plus tard.

Commentaire : En moins de 300 pages François Laurent Maréchaux nous fait parcourir le vingtième siècle. Par petites touches discrètes la vie des Ivanov colle au destin des nations, comme un cours d’histoire qui se lirai d’une traite reléguant tous les manuels scolaires aux fonds des cartables.  Mais une histoire que les Ivanov subissent, faite d’anecdotes, de morceaux de vie mis bout à bout. Déjà dans Les sept peurs Maréchaux nous entrainait dans une spirale où destins et idéaux se croisent sous le regard d’une société sans tendresse pour les rêveurs. Passer quelques heures en compagnie des Ivanov est rafraichissant, presque rassurant car on y croise la vie à vivre. Et puis il y a, comme dans Les sept peurs, l’ombre bienveillante de Jack London…

Lire un extrait de Bijoux de famille.

Laurent Maréchaux, Bijoux de famille, Éd. Le Dilettante, 2008

Résumé : Adolescent, il se rêvait Lord Jim ou Martin Eden. A l’heure ou plus d’un ambitionne d’être golden boy, pilote d’avion, chirurgien-dentiste ou informaticien, lui se voyait déjà aventurier avec pour tout bagage sa seule peur. Du sable froid des arènes espagnoles aux paillasses humides des geôles républicaines, des braquages foireux au combat héroïque des moudjahidin afghans, du monde délétère des affaires aux mystères des mers du Sud, ce premier roman nous entraîne dans les tribulations naïves et incongrues d’un jeune homme de bonne famille en quête d’émotions fortes. Etre ou ne pas être, devenir un homme libre à défaut d’être un homme d’honneur, c’est toujours en avoir ou pas.

En savoir plus et lire un extrait : Les sept peurs

Laurent Maréchaux, Les sept peurs, Éd. Le Dilettante, 2005

El Hadj tue son ami dès les premières pages. Ensuite il va raconter comment il en est venu à ce meurtre.
Né en Afrique, El Hadj a perdu toute sa famille dans un incendie allumé par sa sœur pour se venger de l’excision dont elle a été victime.Devenu chauffeur d’un chef de gang il navigue entre magouilles et arnaques dans les banlieues de la proche couronne parisienne où quelques familles se partagent le marché de la drogue. Entre rivalités et ambitions El Hadj doit régler les ardoises de ses chefs…
Roman nerveux, écrit de courts textes, quelquefois d’une seule phrase, El Hadj raconte la misère quotidienne de types paumés, sans attaches et en marge d’une société où il sont des exclus en même temps que des reclus.
Le narrateur ne se perd pas en descriptions il navigue dans un univers sans repaires comme pour marquer son manque d’attache, d’histoire et de perspectives. Il n’a pas trop le temps de réfléchir : il faut tirer le premier. Question de survie.
El Hadj voudrait quitter la cité avec Julia, s’installer en Espagne et y faire fructifier son pécule. Mais on ne quitte la pas si facilement, on ne rompt pas les ponts sans l’accord des tous puissants.
Le roman, noir à souhait, a toute sa place dans ma bibliothèque polar, entre Manchette pour le style épuré et Despentes pour la violence des cités.

Extraits :

“Le terrain de jeu de mon enfance était un parking ; nos héros, les figures du grand banditisme. On n’avait pas d’alternative. J’entends, on ne connaissait que ça.
Nul n’est bon volontairement.

On devient ce que notre société attend de nous, il y a une prédisposition, une collusion, la génération spontanée n’existe pas.
On avait tendance à se tirer vers le bas.” (p. 70-71)

“Je reposai mon verre. Il n’avait pas besoin de me faire un dessin, je savais ce que cela signifiait. Thierno allait se faire dessouder, ainsi que toute son équipe, moi y compris.” (p. 172)

El Hadj est le second roman de Mamadou Mahmoud N’Dongo (il a déjà publié Bridge Road qui dénonce la haine raciale aux États-Unis).


Mamadou Mahmoud N’Dongo, né au Sénégal, a fait des études en histoire de l’art, cinéma, et littérature à Paris. Il a aussi étudié l’histoire de la musique au conservatoire de Drancy, et pratiqué le piano pendant dix ans et quatre années la guitare classique. La musique est toujours présente dans son écriture.

Mamadou Mahmoud N’Dongo, El Hadj, Ed. du rocher/Le serpent à plumes, 2008
Illustration : Mamadou Mahmoud N’Dongo par Laurent Blachier

Georges Simenon est essentiellement connu par ses romans policiers et par son personnage récurent, le Commissaire Maigret. Mais il est aussi un raconteur d’histoires. André Gide ne reconnaissait-il pas en lui l’un des plus grands romanciers de son temps ? Dans son importante production littéraire de langue française, de tradition réaliste l’Afrique occupe une place intéressante.
Du regard critique que porte le journaliste Simenon sur la réalité coloniale des années trente dans son reportage L’heure du nègre (1932) à la vision des romans africains que sont Le coup de lune (1932), 45° à l’ombre (1936) , Le Blanc à lunette (1937) , sans oublier les nouvelles qui ont l’Afrique pour cadre et les nombreuses références à l’Afrique à travers l’ensemble de l’œuvre, c’est une facette de Simenon méconnue que l’on peut redécouvrir.
Organisé à Dakar un colloque “Georges Simenon et l’Afrique : Des reportages sur l’Afrique à la recherche d’un nouvel humanisme” pose un regard neuf sur l’écrivain. On peut aussi lire une communication de Georges-Henri Dumont qui brosse le portrait, avec ses ambiguïtés, d’un auteur qui porta dès 1932 un regard lucide sur la colonisation : “Qui, des anglais, des Belges ou des Français se fera mettre le premier à la porte de l’Afrique ?”

Les 3 romans “africains”

Le Dr Donadieu est médecin de bord sur l’Aquitaine. Le bateau parti de Bordeaux longe les côtes de l’Afrique équatoriale. Donadieu, impassible, regarde les passagers s’agiter : Lachaux, vieux colonial, Bassot, médecin fou qui vit enfermé dans une cabine, Mme Dassonville la coquette, Huret injustement accusé de vol,… Les drames se nouent, les passions s’exacerbent et le mercure continue à monter.
Georges Simenon, 45°à l’ombre, Éd. Gallimard (Folio policier n°289), 2003

” Avait-il une seule raison grave de s’inquiéter ? Non. Il ne s’était rien passé d’anormal. Aucune menace ne pesait sur lui. C’était ridicule de perdre son sang-froid et il le savait si bien qu’ici encore, au milieu de la fête, il essayait de réagir.
D’ailleurs, ce n’était pas de l’inquiétude à proprement parler et il aurait été incapable de dire à quel moment l’avait pris cette angoisse, ce malaise faits d’un déséquilibre imperceptible.
Pas au moment de quitter l’Europe, en tout cas. Au contraire, Joseph Timar était parti bravement, rouge d’enthousiasme. Lors du débarquement à Libreville, du premier contact avec le Gabon ? Le navire s’était arrêté en rade, si loin qu’on ne voyait de la terre qu’une ligne blanche, le sable, surmontée de la ligne sombre de la forêt. Il y avait de grandes houles grises qui soulevaient la vedette et l’envoyaient heurter la coque du paquebot. ”
Georges Simenon, Le coup de lune, Éd. Le livre de poche n° 4279, 2003

Ferdinand Graux, aventurier solitaire et pragmatique, émigré de longue date en Afrique, trouve installés chez lui à un retour de voyage en France, deux aventuriers anglais, victime d’un accident d’avion. La femme, Lady Makinson, blessée à la jambe, exerce sur lui une fascination à laquelle Graux n’était pas préparé. Une fascination qui lui fait bientôt négliger sa petite maîtresse, la nubile Baligi, rudoyer son aide et camarade de toujours, Camille, et semer le doute chez sa future épouse Emilienne, restée en France.
Georges Simenon, Le blanc à lunette, Éd. Gallimard (Folio policier), 2001

Plus sur Simenon :
Tout sur Georges Simenon
et le centre d’études Georges Simenon de l’université de Liège